L'édito

La Pologne et son problème juif

Mardi 4 juin 2019 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef de Regards
Publié dans Regards n°1045

En France, aux Pays-Bas et en Belgique, le processus de restitution des biens juifs spoliés a abouti à la mise en place de mécanismes d’indemnisation financière des victimes juives et de leurs ayants-droits. Si certains acteurs politiques et financiers ont pu faire preuve de mauvaise foi dans la manière contestable dont ils envisageaient cette tâche, à aucun moment les gouvernements français, néerlandais et belge n’y ont opposé aux Juifs une fin de non-recevoir.

C’est précisément ce qu’a fait le gouvernement polonais lorsque son Premier ministre a déclaré le 18 mai dernier lors d’un « pique-nique patriotique » que la Pologne n’indemniserait pas les biens juifs spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale et accaparés ensuite par l’Etat polonais ou des particuliers. « Nous étions les victimes les plus tuées pendant la Seconde Guerre mondiale, et nous n’accepterons jamais de payer qui que ce soit pour cette raison, quelle que soit la compensation », a souligné le Premier ministre Mateusz Morawiecki. Et de conclure par ces mots insultants : « Si nous devions en arriver là, à ce que le bourreau et la victime échangent leurs places, ce serait contraire à tous les principes du droit international. Et ce serait aussi une victoire posthume d’Hitler ».

Ces propos inacceptables n’ont rien d’étonnant de la part de ce Premier ministre issu du parti nationaliste et populiste Droit et Justice (PiS). Ils s’inscrivent dans le discours mémoriel victimaire que ce parti veut imposer à la Pologne et au monde entier. Lorsqu’il est question de la période de la Seconde Guerre mondiale et de l’extermination des quelque 2.700.000 Juifs de Pologne, il veut donner de la Pologne l’image d’une nation de victimes innocentes n’ayant de compte à rendre à personne, et encore moins aux Juifs qui auraient été sauvés massivement par un nombre élevé de Justes polonais !

Dans ce dispositif mémoriel fondé sur le mythe de l’innocence polonais, la figure du Juste occupe une place centrale. Elle a pour fonction d’illustrer la « grandeur morale » de la Pologne injustement méconnue par le reste du monde et de « l’ingratitude » des Juifs vis-à-vis de ceux qui les ont aidés. Ingratitude confirmée lorsque ces Juifs demandent la restitution de leurs biens spoliés.

Cette vision mythique d’une Pologne composée de Justes ayant sauvé des Juifs n’est guère conforme à la réalité établie par les travaux d’historiens polonais. Toute une école d’historiens polonais a bien montré que le sauvetage fut l’exception et qu’une part importante de Polonais a participé à l’extermination des Juifs. Des historiens comme Jan Grabowski et Barbara Engelking ont documenté les phénomènes des délateurs, des maîtres chanteurs et des chasses aux Juifs (Judenjagt) organisées dans les campagnes après les grandes déportations de l’été 1942. Tous ces travaux n’ont fait que confirmer ce qu’avait observé en 1944 Emmanuel Ringelblum, historien et responsable de l’organisation secrète juive Oyneg Shabbos recueillant des documents établissant la réalité de l’extermination des Juifs de Pologne. Peu avant son assassinat par les Allemands en mars 1944, il le consignait dans ses carnets : « Où l’antisémitisme était répandu depuis l’avant-guerre, cacher un Juif était particulièrement difficile, et les dénonciations par des voisins antisémites étaient plus à craindre que la terreur allemande ». Tout est résumé en une seule phrase.

Maintenant que la question des restitutions des biens juifs spoliés est posée, la Pologne n’a qu’un choix : vivre dans le mensonge de l’innocence polonaise en s’accrochant à une rhétorique antisémite ; suivre la voie tracée par le président Kwasniewski qui avait présenté en 2001 des excuses officielles des Polonais au peuple juif. Cette dernière voie est la seule qui permettra à ce pays de se confronter à son passé et d’évacuer enfin son problème avec les Juifs.


 

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