Au CCLJ

Les Klarsfeld, combattants de la Mémoire

Mardi 8 septembre 2015 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°825

En publiant leurs Mémoires, les Klarsfeld livrent infiniment plus qu’un récit historique. Ils dévoilent une vie d’engagements au service de la vérité, une œuvre politique. Beate et Serge Klarsfeld présenteront leur livre le 25 septembre 2015 au CCLJ à 20h.

Sur le même sujet

    Rares sont les patronymes qui, au même titre que celui de Klarsfeld, incarnent avec une telle force le combat pour la mémoire et la vérité. Rares sont les noms qui continuent de résonner avec le même écho depuis cinquante ans. Au printemps 2015, Serge et Beate Klarsfeld ont fait paraître leurs mémoires conjointes chez deux éditeurs associés pour l’occasion, Fayard et Flammarion. Un véritable événement ! L’occasion, surtout, de s’interroger sur le legs du couple franco-allemand balloté par le terrible 20e siècle. Qui sont donc les Klarsfeld ? Il y aurait mille réponses, puisqu’ils ont eu mille vies.

    Au départ, ils sont, chacun de leurs côtés et à différents degrés, des victimes de l’Histoire. Le petit Serge a frôlé la Shoah, son père Arno en a subi les conséquences terribles, déporté, assassiné à Auschwitz-Birkenau, il deviendra, au même titre que des millions de parents juifs qui ne sont pas revenus des camps, une ombre, un vide déchirant, la douleur rappelée en permanence par sa cruelle absence. A Nice, durant la guerre, Serge Klarsfeld s’est caché avec sa mère et sa sœur Raïssa, à l’intérieur d’un minuscule abri construit dans un placard de l’appartement familial. Les soldats allemands fouillent, mais ne les trouvent pas. « Soixante-dix ans après, j’entends encore le bruit des vêtements coulissant sur la tringle », écrit-il dans ces Mémoires croisées. Le récit de cet épisode est déchirant, il remémore les milliers de témoignages d’enfants juifs de cette même époque, des récits que l’on continue d’entendre, en 2015, de la bouche même des derniers survivants dans les foyers ashkénazes. Aussi terrible et intime soit-il, on se félicitera, pour la mémoire et pour l’histoire, pour les générations futures aussi, que cet épisode soit fixé sur du papier, dans son intégralité, par la plume de Serge Klarsfeld. Déjà récipiendaire de tous les honneurs, ce dernier ne se soucie guère plus du paraître. Il est strictement intéressé par la transmission.

    De l’autre côté du Rhin, ce n’est plus une histoire juive que Beate raconte, c’est une histoire allemande, celle des vaincus, tantôt honteux, souvent inconscients et incapables de mesurer concrètement ce qu’impliquera le processus de dénazification. Les premiers chapitres des Mémoires, ces pages à travers lesquelles la pasionaria raconte ses souvenirs du Berlin de l’immédiat après-guerre, sont saisissants. On y revoit, décrit avec un réalisme cher à Roberto Rossellini, cette Allemagne année zéro où l’Histoire est devenue folle. Adolescente, Beate rebelle n’a qu’une envie : fuir cette ville et ce pays étouffants, ne pas se soumettre à la vie étriquée que l’on réserve aux femmes d’alors. Une vie réglée par le slogan aux « trois K » : « Kinder, Küche und Kirche », les enfants, la cuisine, l’église, pour uniques horizons. Beate rompt avec son entourage. Elle décide de voyager. La jeune Allemande se rend à Paris où elle devient fille au pair, poursuit des études, travaille. Le 11 mai 1960, il est 13h15 sur le quai de la station Porte de Saint-Cloud. Beate et Serge se voient et se parlent pour la première fois. Ils ne se quitteront plus. Incroyable coïncidence de l’Histoire, le 11 mai 1960 correspond également au jour de l’enlèvement d’Adolf Eichmann à Buenos Aires, par les Israéliens. « Etait-ce un signe de notre destin ? », écrit Serge Klarsfeld. Ça y ressemble…

    Mémoire franco-allemande

    Serge et Beate forment désormais un couple. Commence alors leur épopée. Chaque page de leurs Mémoires écrites à quatre mains mériterait commentaire. Chaque chapitre de leur récit est héroïque, celui de la gifle de Beate à Kiesinger (lire notre encadré), celui de la traque d’Aloïs Brunner, les procès Barbie, Touvier, Papon, les rencontres avec Mitterrand, la correspondance avec Jacques Chirac, le combat contre Dieudonné. Dans cet ouvrage de plus de 600 pages, ce ne sont pas seulement leurs souvenirs que nous lèguent les Klarsfeld, c’est surtout la mémoire tout entière de leur époque, entière puisqu’au moins bicéphale, franco-allemande, catholique et juive, et ashkénaze pourrait-on ajouter. Le souvenir des Juifs roumains, hongrois, russes est longuement évoqué. Durant une bonne partie de leur carrière, les Klarsfeld ont fréquenté et composé avec des communistes. En Allemagne de l’Ouest, certaines de leurs connaissances sont devenues terroristes (Bande à Baader), d’autres ont épuisé leurs consciences de gauche jusqu’à devenir ouvertement racistes (Malher).

    De la part de Serge Klarsfeld, on lira plusieurs passages intéressants sur la construction de son identité juive. Né dans une famille très peu pratiquante, le judaïsme de Klarsfeld commence comme une sorte de malédiction : c’est bien parce qu’il est juif qu’on menace de le rafler. Au sortir de la guerre, l’enfant est inscrit en école juive, au lycée Maïmonide de Boulogne, une institution. Il écrit : « Le presque chrétien que j’étais au printemps 1944 se retrouve petit Juif religieux à l’automne 1945 ». Malgré tout, l’enfant s’ennuie à la synagogue, il passe ensuite quelques mois en Roumanie, puis revient en France. La création de l’Etat d’Israël est évoquée comme un moment marquant. En classe de cinquième, le petit Serge prépare un exposé sur les Nations Unies. Dans la grande salle de l’ONU qui siège alors au Trocadéro, le débat porte sur l’Etat hébreu. Le souvenir de ce moment lui inspire ces lignes troublantes : « (…) Je suis impressionné par la violence des discours anti-israéliens des délégués des Etats arabes. Je n’ai que treize ans, mais il m’apparaît qu’il y a une suite à ce que j’ai vécu, et que, après les Juifs, c’est maintenant l’Etat d’Israël qui est la cible ».

    Des noms sur des numéros

    Pudique sur le plan de l’intime, le livre met constamment l’accent sur deux aspects de l’action du couple Klarsfeld : la mémoire des victimes de la Shoah et celles des Juifs et non-Juifs qui ont construit l’après, en Allemagne, en France et dans le monde. Le rôle des Klarsfeld dépasse évidemment largement le cadre de l’association dont Serge Klarsfeld est le président : les Fils et Filles de déportés juifs de France (FFDJF). Parce qu’ils ont su mettre des mots et des noms sur des numéros, des souffrances atroces, un summum de l’horreur aujourd’hui encore inenvisageable pour certains et encore douloureux pour beaucoup, Serge et Beate ont leur place dans l’Histoire. Sans doute aucun, le paragraphe qui leur est consacré dans les manuels d’Histoire ne cessera, à l’avenir, de s’étoffer. Ce n’est que justice.  

    La gifle au Chancelier Kiesinger

    Décembre 1966. Après deux décennies passées sans grande aisance financière, la famille Klarsfeld emménage dans un grand appartement situé dans le très chic 16e arrondissement parisien. Un avenir tout tracé s’offre à Serge et Beate. Mais l’Histoire ne tarde pas à rattraper le couple franco-allemand. Outre-Rhin, un ancien nazi ayant dirigé la propagande radiophonique du Reich vers l’étranger, Kurt-Georg Kiesinger, préside le gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg et s’apprête à accéder à la chancellerie de la RFA. Pourtant, l’information ne bouscule pas l’opinion publique. En Allemagne, deux intellectuels, Günter Grass et Karl Jaspers, se battent seuls pour dénoncer le passé nazi de Kiesinger, mais les députés réunis à Bonn demeurent sourds à leurs protestations. Kiesinger est élu.

    A l’occasion de la venue de ce dernier en France, Beate Klarsfeld se décide à agir. « Le 14 janvier 1967, j’écris dans Combat un article intitulé “Les deux visages de l’Allemagne”, puis un deuxième en mars, ce qui me vaut d’être révoquée de l’Office franco-allemand pour la jeunesse où je travaille comme secrétaire », se souvient-elle. « Le souvenir de Hans et Sophie Scholl, jeunes résistants allemands guillotinés en janvier 1943, est toujours dans nos mémoires. Ils se sont révoltés contre le nazisme au risque de leur vie, nous leur devons de réagir à notre tour ». Alors que Beate mobilise dans les universités, Serge se rend en RDA, à Potsdam, où se trouvent des archives capitales pour établir le passé nazi du nouveau chancelier. Peu de temps après, au Parlement, premier coup d’éclat : Beate, le poing levé, interrompt un discours et hurle « Nazi, Kiesinger, démission ! ». Les opinions du monde entier se saisissent de l’affaire. Et le 7 novembre 1968, Beate va plus loin. Elle infiltre le congrès des chrétiens-démocrates allemands, se faufile entre les estrades, fonce sur Kiesinger et lui inflige une gifle qui restera dans l’Histoire. Le chancelier allemand se prend le visage entre les mains. L’image fera le tour du monde. La carrière de Kiesinger s’interrompt net. Les Klarsfeld tiennent là leur première revanche sur l’Histoire.

    Présentation de leurs « Mémoires » et débat en présence du couple Klarsfeld

    Vendredi 25 septembre 2015 à 20h

    Infos  réservation indispensable 02/543.02.70 ou info@cclj.be

    Beate et Serge Klarsfeld, Mémoires, éd. Fayard/Flammarion

     


     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Raymonde - 23/09/2015 - 10:51

      Lu (et relu) dès sa parution...j'aurais voulu leur dire combien leur couple rare et leurs actions (toutes leurs actions: j'ai connu la guerre 40-45 et les "rafles" et l'occupation...) sont admirables! Transmettez leur mon respect, mon admiration!
      Une Liégeoise!

    • Par winandy - 24/09/2015 - 9:07

      On connaît leur histoire sans bien les connaître...je vais acheter ce livre.
      Le destin de Beate me semble encore plus extraordinaire.
      Elle aurait mérité au moins que l'on cite son nom dans cette introduction.
      Amitiés