Cordon sanitaire

L'exemple de l'empereur François-Joseph

Vendredi 31 mai 2019 par Nicolas Zomersztajn

Pour mieux cerner la situation dans laquelle se trouvait le Roi Philippe lorsqu’il devait accepter ou non de recevoir le président du Vlaams Belang dans le cadre de ses consultations post électorales, il est intéressant de se pencher sur l’attitude exemplaire de l’Empereur François-Joseph d’Autriche-Hongrie face au parti antisémite de Karl Lueger à la fin du 19e siècle.

 

Dans le cadre de ses consultations post électorales, le Roi Philippe a reçu le président du Vlaams Belang, le parti flamand d’extrême droite. Ce geste a suscité un débat à travers la Belgique. Pour les uns, le chef de l’Etat a commis une grave erreur en rompant le cordon sanitaire autour de l’extrême droite. Pour d’autres, il n’avait pas d’autre choix que de recevoir le leader du deuxième parti de Flandre et du troisième parti de Belgique.

Ce dilemme n’est pas neuf pour un monarque qui souhaite garantir les valeurs fondamentales de l’Etat sur lequel il règne. Dans un contexte différent mais présentant certaines similitudes, l’Empereur François-Joseph qui régna sur l’Autriche-Hongrie de 1848 à 1916 fut aussi confronté à la percée de l’extrême droite antisémite envers laquelle il ne manifesta aucune sympathie.

L’ouverture d’esprit, le cosmopolitisme qui caractérisait Vienne, la capitale de l’Empire austro-hongrois, coexistaient avec un antisémitisme virulent se concrétisant sur le plan politique par l’émergence d’un parti antisémite, le Parti chrétien-social dirigé par Karl Lueger.

Le discours antisémite de Lueger a des accents que nous qualifierons aujourd’hui de populiste. Il s’adresse aux laissés pour compte de la politique libérale et des transformations économiques et industrielles de l’Empire. Dans Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, le grand écrivain viennois Stefan Zweig nous livre les clés du succès de Lueger : « Ce mécontentement et ces inquiétudes furent exploités par un chef habile et populaire, le Dr.Karl Lueger, et avec sa devise : ‘’Il faut aider les petites gens’’, il entraîna derrière lui toute la petite bourgeoisie et la classe moyenne aigrie, dont l'envie envers les privilégiés de la fortune était bien moindre que la crainte de tomber de sa bourgeoisie dans le prolétariat. C'était exactement la même couche inquiète de la population que plus tard Adolf Hitler rassembla autour de lui ».

Le Parti chrétien-social a remporté les élections municipales à Vienne en 1895. Leur leader, Karl Lueger, est élu maire sur un programme ouvertement antisémite. Son slogan est on ne peut plus explicite : « La Grande Vienne ne doit pas devenir la Grande Jérusalem ».

Face à ce succès non désiré, les libéraux et les conservateurs de la Cour impériale et des dignitaires ecclésiastiques s'unissent dans une action spectaculaire : ils demandent au Pape la condamnation du parti. Mais Léon XIII, se laissant convaincre par la défense des chrétiens-sociaux, donne à Lueger sa bénédiction !

L’Empereur François-Joseph refuse alors d'entériner son élection, comme le prévoit la loi. A quatre reprises, on procédera à une nouvelle élection du maire. A quatre reprises, l'Empereur refusera de reconnaître le résultat du vote. Le conflit dure deux ans, et c'est finalement l'autorité impériale qui sort affaiblie du bras de fer. 

Réélu pour la cinquième fois, Lueger ne peut plus être écarté par François-Joseph qui doit se résoudre en 1897 à entériner son élection à la mairie de Vienne à la suite du succès du Parti chrétien-social aux élections au Reichsrat.

Cette élection confère à la capitale de l’Autriche-Hongrie la particularité d’être la seule ville d’Europe dirigée par un parti antisémite. C’est dans ce contexte d’une société où le raffinement culturel contraste avec l’antisémitisme que les Juifs sont présents dans tous les domaines de la création artistique et littéraire, sur les scènes des théâtres puis même dans les débuts du cinéma, ils sont à l’avant-garde de la médecine et des autres sciences. L’apport du monde juif au rayonnement culturel exceptionnel de Vienne au tournant du siècle est essentiel. 

Reconnaissants à la monarchie de leur avoir donné la possibilité d’exister en respectant leur spécificité, de prospérer et de manifester leurs capacités intellectuelles, les Juifs D’Autriche-Hongrie se montrent parmi les plus ardents partisans de l’empereur François-Joseph. Saluant sa politique d’émancipation et de tolérance, les Juifs l’appelaient affectueusement en yiddish « Ephraïm Yossele ». Ce qui faisait dire aux antisémites que François-Joseph était « der Judenkaiser », l’empereur des Juifs !

D’aucuns diront qu’en démocratie, c’est le peuple souverain qui choisit. Il a donc raison même si c’est l’extrême droite qui sort vainqueur. C’est façon de voir les choses est réductrice car la démocratie ne résume pas à l’élection. Elle se fonde aussi sur des valeurs, principes et des institutions (cours et tribunaux, presse, ONG, …) donnant à ce régime politique sa vitalité et sa raison d’être.

Tout en respectant l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs, un chef d’Etat n’est donc pas tenu de rencontrer ni de solliciter le point de vue des dirigeants d’un parti dont les fondements et les idées sont contraires aux valeurs démocratiques du pays. C’est en cela que l’exemple de François-Joseph est intéressant. Même s’il a dû se résigner à confirmer l’élection de Lueger, il a compris que son autorité lui imposait de poser cet acte politique et symbolique de se dresser contre ce leader antisémite.


 
 

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  • Par Pascal Lefèvre - 31/05/2019 - 10:06

    Je trouve cet article remarquable et notamment sa conclusion qui montre clairement pourquoi le Roi n’aura pas dû recevoir le représentant du Vlaams Belang.

  • Par Myriam Silberman - 31/05/2019 - 10:26

    il me semble que choisir Didier Reynders et Johan Vandelanotte comme co-formateurs est une idée constructive. Quant à la comparaison évoquée dans ton article Nicolas, je crains une dérive incontrolable si le scénario devait se répéter.

  • Par Jean-Pierre Cho... - 31/05/2019 - 15:28

    L’Empereu Françoi-Joseph a vaut alors fait de la résistance... Nous ne connaissons malheureusement plus le sens profond de ce mot...

  • Par Kalisz - 4/06/2019 - 23:33

    Cet article est un intéressant rappel historique. Mais comme parallèle avec ce qui se passe aujourd'hui c'est totalement "tiré par les cheveux". La nature des 2 pouvoirs est à 100 mètres l'un de l'autre, les situations n'ont rien en commun et le rôle des Juifs à cette époque à Vienne est diamétralement opposée. Même si on tente d'évoquer les arabo- musulmans, ce sont des fantaisies séduisantes mais inopérantes. Allons, cessons de faire des comparaisons qui évitent de parler et d'analyser aujourd'hui. Ce qui ne nous empêchera pas de valser avec Sissi.

  • Par ph.gielen - 7/06/2019 - 10:18

    Bonjour,Je n'ai pas perdu la mémoire.C'est aussi une vieille tradition de notre monarchie. Léopold III en est encore un triste exemple pour ceux qui se souviennent ... Mais va-t-on rouvrir les plaies du passé et surtout celles d'une certaine Flandre. Et comme chacun le sais, le passé n'est jamais passé / et n'est pas encore arrivé (???)PS.: mon père Georges Gielen a fait la campagne des 18 jours puis Résistant Armé chef de la Z5 / S.3 SON 421 / SON 3001
    Livre : Thierry Rozenblum / Une cité si ardente