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Elections communales : la communauté juive surreprésentée?

Mardi 4 septembre 2012 par Perla Brener
Publié dans Regards n°761

Les faits. Au FDF et au MR, principalement, les élections communales du 14 octobre 2012 ont vu arriver sur les listes un grand nombre de candidats issus de la communauté juive. Une première entrée dans le monde politique pour beaucoup d’entre eux. Faut-il y voir un apport bénéfique pour l’ensemble de la société belge et la juste évolution de la bonne intégration de notre communauté ou le signe inquiétant d’une montée du communautarisme ? Peut-on l’interpréter encore comme une réponse à la présence significative sur les listes de nombreux candidats d’origine arabo-musulmane ? Analystes, observateurs et acteurs de terrain nous font part de leur point de vue.

 

Pour Pascal Delwit, professeur de Science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB), la présence de candidats juifs sur les listes électorales en Belgique n’est pas un fait nouveau. « Pendant longtemps, elle traduisait, pour l’essentiel, une absolue normalité », affirme-t-il. « Celle-ci était confirmée par l’éventail des positions politiques : une grande présence au parti communiste, au parti socialiste et au parti libéral, notamment.

La présence de candidats juifs aux élections communales du 14 octobre 2012 doit se comprendre à cette aune, mais aussi à la lumière de trois éléments nouveaux.

D’abord, il y a beaucoup plus de listes qu’auparavant. Les sollicitations sont donc plus nombreuses, avec parfois des concurrences nouvelles, comme entre MR et PP en 2010 ou entre FDF et MR pour les communales. L’exemple de Forest est emblématique.

Ensuite, dans les grandes métropoles, et Bruxelles n’échappe pas à la règle, les campagnes s’organisent beaucoup plus qu’auparavant sur le mode de captation de communautés -nationales, culturelles, philosophiques…- eu égard à la mosaïque grandissante que représentent ces métropoles. On appréhende donc les individus (électeurs) sous l’angle d’une appartenance communautaire supposée, ce qui parfois renforce les dimensions communautaires des citoyens.

Enfin, depuis une quinzaine d’années, l’émergence d’une communauté belge dont les parents sont originaires du Maghreb modifie une partie de la donne politico-électorale à Bruxelles. Au-delà de problématiques internes -chômage, aménagement du territoire, cantines scolaires…- soulevées, des questions externes sont plus au cœur de l’actualité; en particulier la situation au Proche-Orient. Cette évolution suscite des craintes et des récriminations dans la communauté juive, dont une des dimensions est la présentation de candidats dont une partie, parfois très importante, du discours est centrée sur ces problématiques. Dans les faits, de manière plus manifeste qu’avant, ces candidats s’adressent à la communauté et parfois promeuvent un esprit de communauté dans le contexte mouvant que nous avons très brièvement présenté ».

Le philosophe Guy Haarscher voit trois raisons différentes pour lesquelles un Juif pourrait s’engager en politique. « Dans le premier cas de figure, il agirait simplement en tant que citoyen. Il manifesterait un sens de l’intérêt général, voudrait exercer des responsabilités politiques, son “identité” juive restant un phénomène purement personnel et privé, sans impact sur son engagement public.

Tout à l’opposé, la deuxième raison serait de type communautariste : des Juifs entreraient en politique pour défendre les intérêts de leur communauté, comme pourraient le faire des musulmans ou d’autres membres de groupes voulant affirmer leur identité. La troisième raison consisterait, pour un Juif, à entrer en politique en se basant, comme dans la première option, sur l’idée de citoyenneté et l’intérêt général (et non les intérêts et “valeurs” d’une communauté). Mais il s’inspirerait -de façon critique- du meilleur de ce que lui auraient légué son histoire et ses traditions.

On aura compris que, selon moi, la première et la troisième option sont légitimes, tandis que la deuxième est dangereuse et risque de tribaliser la société. Il ne faudrait pas que les Juifs apportent leur contribution à un processus de communautarisation politique malheureusement déjà bien engagé. En revanche, les deux autres options sont parfaitement acceptables. Un Juif qui n’a pas envie d’être considéré comme tel d’un point de vue public a évidemment parfaitement le droit (et le devoir ?), comme tout citoyen, de faire de la politique, et un Juif qui voudrait introduire dans la politique une dimension humaniste dont il trouverait (certes de façon mon exclusive) des éléments fondamentaux dans sa propre tradition contribuerait aussi au renforcement de nos démocraties libérales ».

Journaliste au Vif/L’Express, Marie-Cécile Royen s’interroge aussi sur les motivations de ces candidats. Elle se réjouit d’ailleurs plutôt de cette nouvelle implication dans le paysage politique belge. « Tant mieux si un grand nombre de candidats juifs se présentent aux élections communales ! Bel exercice de citoyenneté. Je ne les ai pas rencontrés, je ne connais donc pas leurs objectifs. Supposons que, dans leur démarche, intervienne une motivation de type communautaire. Ce n’est pas reprochable pour autant qu’ils soient aussi des citoyens universels, intéressés par tout ce qui touche à la vie de leur commune, fidèles à leurs convictions éthiques, curieux des autres, compétents. Merci, par avance à tous ces élus qui vont se battre pour nous, athées, chrétiens, musulmans, bouddhistes ou témoins de Jéhovah. Dans l’opposition ou au pouvoir, il faut pouvoir compter sur eux ». Marie-Cécile Royen semble partisante d’un rééquilibrage des points de vue, notamment concernant le conflit du Proche-Orient : « Certains niveaux de pouvoir -je pense au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale- ont parfois été le théâtre d’empoignades verbales virulentes sur le Proche-Orient. Des questions de politique étrangère, de géostratégie sont intervenues dans des débats locaux, souvent à l’initiative d’élus de culture musulmane. On n’entendait pratiquement qu’un son de cloche. Si l’international doit s’introduire dans nos débats locaux, alors, je préfère que le tableau soit plus équilibré et que des gens de sensibilité différente y prennent part ».

Entre l’affirmation « identitaire », le noble combat de citoyens « ordinaires » qui souhaitent légitimement peser sur la vie publique locale, ou les simples « attrape-voix » (voire « candidats gadgets ») au service de partis en quête de relais dans les communautés, Hugues Dorzée, journaliste au Soir, confie ne pas avoir de réponse sur mesure. « Plusieurs réflexions s’imposent toutefois. Il serait d’abord intéressant de savoir comment ces candidats ont abouti sur ces listes électorales. Sont-ils membres de leur parti de longue date ou au contraire s’agit-il de recrues récentes ? Comment font-ils campagne ? Ont-ils un projet politique cohérent ? S’ils sont élus, seront-ils effectivement les mandataires de tous ou, au contraire, au service de leur seule communauté ? A voir... Ensuite, je constate qu’il s’agit de candidats essentiellement en lice en Région bruxelloise et au sein de deux partis principalement : le MR et le FDF. Deux formations politiques qui cultivent, sociologiquement et historiquement, des relations étroites avec la communauté juive de Belgique. Au-delà des enjeux locaux, tout porte à croire que certains de ces candidats juifs mettront à l’agenda d’autres problématiques comme la lutte contre l’antisémitisme, l’importation du conflit israélo-palestinien, etc. Depuis plusieurs élections déjà, d’autres partis, le PS et le CDH en particulier, pratiquent ce qu’on appelle communément le “clientélisme ethnique” en recrutant des candidats issus des communautés maghrébine, turque ou d’Afrique subsaharienne susceptibles de drainer un nouvel électorat. Avec des pratiques et des résultats plus ou moins concluants selon les cas ».

L’historien Joël Kotek, professeur à l’ULB, est plus catégorique : « Cette implication des candidats d’origine juive est simplement le reflet de la communautarisation de la politique bruxelloise, où les partis choisissent leurs candidats selon leurs origines
ethniques et non sur leur militantisme. Ces candidats représentent “les gens de la société civile”, mais comme par hasard on choisit des Juifs à Uccle, des Turcs à Saint-Josse et des Italiens à Charleroi ! La politique ne sert pas à faire avancer des idées ici, mais à assurer l’élection des locomotives grâce à des attrape-voix. On est dans le domaine de la politique dans ce qu’elle a de plus bas qui est le clientélisme, qui nous rappelle le clientélisme de la République romaine. Dans ce système clientéliste, le choix se base sur les origines ethniques avec une répartition selon les différents partis. On pourrait résumer ainsi : le PS drague les Marocains et les Turcs, le MR et le FDF les Juifs, les Arméniens et les Tutsi, le Cdh les Congolais, et Ecolo les Bobos et les Marocains. Avec parfois quelques écarts pour tenter de concurrencer les autres. On prend donc ce qu’il y a à prendre, sans morale, et quitte à ce que les Turcs choisis soient négationnistes… ». Il garde toutefois un avis positif sur l’arrivée de ces nouveaux candidats, avec une condition : « Personnellement, je trouve plutôt bien que des Juifs, des musulmans s’investissent en politique, s’ils y entrent pour vraiment faire de la politique. Yves Goldstein ou Viviane Teitelbaum me paraissent, par exemple, tout à fait légitimes. La politique est un métier noble qui exige de l’opiniâtreté, ce n’est pas quelque chose que l’on découvre tous les quatre ans ».


 
 

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  • Par Ivan K - 16/02/2014 - 8:17

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  • Par Abrakovi - 5/01/2019 - 2:33

    Ils ont gentils les juifs :)et on les aime :)