Humeur de Joël Kotek

Antisémitisme : le temps Presse

Mardi 10 septembre 2019 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB
Publié dans Regards n°1049

L’antisémitisme est depuis toujours en Belgique une non-question, un angle mort. Le sujet ne divise pas, il est tout simplement occulté. Pour preuve, l’accord régional de gouvernement PS, Ecolo et Défi conclu en juillet 2019 qui n’a pas jugé opportun de citer l’antisémitisme parmi les maux spécifiques bruxellois à la différence de la stigmatisation à laquelle peut conduire le rappel des attentats islamistes (sic). Nos hommes politiques bruxellois ignorent-ils qu’à ce jour, seuls les lieux spécifiquement juifs -y compris les crèches et les mouvements de jeunesse- sont l’objet d’une surveillance militaire quotidienne ?

Ce déni du réel touche aussi les médias et les institutions universitaires, et ce, quand bien même les sciences sociales se trouvent concernées au premier chef par le racis-me, sous toutes ses formes. A l’exception du Vif et de quelques blogueurs fous (« fous » au sens où les antisémites n’hésitent plus à porter plainte contre ces lanceurs d’alerte !), la presse se refuse de son côté à tout exercice de décryptage et de déconstruction, dès qu’il s’agit d’antisémitisme.

Einstein antisioniste ? Gainsbourg indifférent à ses racines juives ? Tsahal dépeceur de cadavres palestiniens ? Gaza équivalent à Auschwitz ? Ben voyons ! Tout devient acceptable sous prétexte d’une soi-disant critique de la politique israélienne. Ces hommes et ces femmes qui fabriquent jour après jour l’opinion publique ne savent-ils pas que la haine des Juifs n’est que le révélateur de l’état général d’une société. Car, si tout commence avec la stigmatisation des Juifs, tout finit par retomber sur l’ensemble des citoyens. La Seconde Guerre mondiale qui anéantit la judaïcité européenne se solda par la mort de quelque 50 millions d’Européens, toutes religions confondues. Nos médias seraient donc bien avisés de tenir la chronique de ces petits faits, de ces petits mots, de ces attitudes qui jour après jour revisitent l’antisémitisme d’avant la Shoah et qui annoncent, peut-être, de nouvelles catastrophes qui nous concerneront tous.

Comment ne pas s’effrayer de l'ouvrage de cette ancienne candidate du CDH qui accrédite le mythe des hosties profanées de Bruxelles de 1370. Comment interpréter le silence de nos médias, de notre Eglise, de notre Consistoire israélite de Belgique face à la monstration d’un mythe qui, tout absurde qu’il fut, conduisit au bûcher une vingtaine de Juifs préalablement torturés et à l’expulsion des Juifs du Brabant, évidemment après confiscation de leurs biens.

Qu’attend donc le Président du Consistoire, dont les liens avec l’Episcopat sont connus de tous, pour exiger la condamnation ferme et définitive de Mme Hargot-Deltrente qui se défend évidemment d’être antisémite et ce, de bien sotte manière. Comme le rapporte Marcel Sel à qui nous devons ce scoop, notre Dame n’a pas hésité à adopter, en réponse à ses détracteurs, une ligne de défense pour le moins curieuse puisqu’elle en vient à accuser les Juifs de crimes anti-chrétiens. « Halte à cette auto-flagellation. Pourquoi ne pas évoquer tout le bien fait aux juifs et dit des/aux juifs par l’Eglise et ses fidèles, même avant le concile ? Quid des persécutions juives contre des chrétiens ? Quid des attaques de juifs contre des processions du Saint-Sacrement et des crucifix historiquement attestées au Moyen-Age ? » On croit rêver, sauf qu’on ne rêve pas.

Nous sommes bien en 2019 dans une Belgique qui ne craint plus de stigmatiser les Juifs et pas seulement du côté de la bonne vieille droite conservatrice. A gauche (?) aussi, des intellectuels (?) se parent de la critique d’Israël pour mieux moquer les Juifs, leur prétendue Terre promise et leur physique repoussant. C’est ainsi qu’un certain Dimitri Verhulst en est venu à dénoncer cet été dans une tribune confiée au Morgen, les soi-disant « chouchous de Dieu », Moïse, et le nez de Gainsbourg non sans en appeler, pour conjurer à l’avance les critiques, à Hitler. Je le cite : « Je deviens même une moitié d’Hitler quand je reste ahuri suite aux berceuses que les dirigeants mondiaux se chantent les uns aux autres, alors que, ces 17 dernières années, quelque 10.000 Palestiniens ont été assassinés. Les balles israéliennes ne connaissent pas les dix commandements ».

La détestation des Juifs ne connaît aucune limite en Flandre. Elle est sans complexe, sans retenue ; retour de refoulé (collaborationniste) oblige. Et si l’on s’offusque en Flandre, c’est que l’on puisse considérer comme antisémite de se moquer du physique des Juifs (Verhulst), de les associer à la laideur de l’argent (Carnaval d’Alost), de comparer la Gaza à la Shoah (Ducal), de faire des sionistes les responsables de la crise migratoire (De Kauter), de participer à un concours de caricatures négationnistes (Descheemaeker), d’accuser les Israéliens de pratiquer des infanticides ciblées (Vanderbeeken). A chaque fois, comme l’affaire Verhulst, nos amis flamands se parent de leur plus belle vertu : « Il est clair que nous ne considérons pas le texte comme antisémite (…) L’antisémitisme est une allégation très sérieuse, qui, à notre avis, est utilisée trop facilement dans ce cas-ci, pour faire taire le débat sur les politiques israéliennes », a répondu Bart Eeckhout, rédacteur en chef du Morgen. Ben voyons. « Jean XXIII, Emile Vandervelde, réveillez-vous, ils sont devenus fous ! »


 

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  • Par Natacha - 10/09/2019 - 19:18

    De tout cœur avec vous pour toujours !

  • Par Alain Willemot - 10/09/2019 - 20:13

    Cher Monsieur Kotek, merci pour contribution, comme à chaque fois excellente et clairvoyante. A relire également : « Quand les lumières s’éteignent » de Erika Mann et « Le monde d’hier - “ d’un européen” de Stefan Zweig

  • Par Roby Herskowicz - 10/09/2019 - 21:10

    Le suis tout a fait la réflexion de l'auteur.
    J'oserai m'aventurer plus loin et assumer que certains phénomènes cités ainsi que les derniers décrets concernant l’abattage cacher, châtient pour l'invisibilité du judaïsme en Belgique.

    Il y lieu d'éclairer la place du judaïsme en Belgique à travers les siècles:

    1. Panneaux multimédia et multilingue en parallel aux vitraux avec explications et illustrations ainsi qu'un historique du judaïsme en Belgique
    2. Signalisation des Pont des Juifs, Etang des Juifs, Escaliers des Juifs à Bruxelles
    3. Monument à la place Louise/place Poulaert où était exécutés les supplicés de tout poil ainsi que les familles juives en 1370
    4. La création de la bourse des valeurs par les conversos juifs portugais et espagnols surtout à Anvers, p.ex. Diego Mendes, Dona Gracia, la famille Duarte et leur rôle dans l'art baroque flamand (https://antwerpmuseumapp.com/en/tours/9170)
    5. Les grandes familles qui ont aidé à construire la Belgique indépendante: Philipson, Bisschofheim, Oppenheim, Tietz, Hirsch, Errera, Montefiori-Levi, Bernhein, Lambert etc.etc.
    6. L'exode des émigrants de la Red Star Line, ainsi que les chapitres de Sholem Aleichem décrivant avec admiration l'Anvers d'antan (Motl fils de Peysi le chazan)
    7. Les édiles dreyfusards de Schaerbeek
    8. La déportation par le gouvernement belge sur listes de la Sûreté Nationale de la Belgique encore non-occupée en mai 1940 de milliers de juifs étrangers vers le camps français de St Cyprien, Argelès sur Mer, Riversaltes et Gurs. Puis vers Auschwitz par Drancy.
    9. La voie ferrée SNCB démantelée le long du canal de la Dyle entre Dossin et la ligne 53 vers Louvain et l'Allemagne.
    10. La maison ou vivaient en clandestinité la famille de Moshe Flinker à Schaerbeek, au n°1 de l'Avenue du colonel Picquart. Là il rédigea son journal (en hébreu et en arabe) et c'est là que le sinistre délateur 'grobber jacques' est venu les chasser pour être déporté.
    11. Monument aux Justes de Belgique sur l'esplanade de la cathédrale Sts Michel et Gudule.

    Le problème ne se limite cependant pas au seul site des vitraux de Michet et Gudule (et Enghien parait-il), mais bien à faire un urgent inventaire des cultes de ces abominables mythes, toutes régions confondues. Avec ceci en main, d'adresser qui de droit dans la hiérarchie cléricale. En parallèle, d'examiner le versant juridique de ces états de fait. Et il ne s'agit pas seulement des blood libels עלילות דם (diffamation de sang). Il n'y a pas plus tard que quelques semaines, je me suis laisser raconter par une éminence locale, citant une travail récent, que nul autre qu'un grand rabbin officiant en Belgique d'antan a [plutôt aurait] eu la visite de la Vierge en personne. Ceci est comment des mythes commencent. Prétendre de tels fables et les diffuser relève de la denigration du judaïsme voire adopter un ordre du jour substitutionel et qui doit être adressé sans délais.

    Johan Struye, dans l'hebdomadaire Knack, a écrit à ce propos en 1982 : «L'église principale de Bruxelles est probablement le plus grand monument chrétien d'antisémitisme appliqué... ».

    l y a 3 ramifications:

    1) le pérennité des vitraux (et autres articles) du soi-disant 'miracle eucharistique' du Très Saint Sacrement ou 'miracle de Bruxelles' tout court à la Cathédrale des Sts Michel et Gudule, Bruxelles ainsi qu'à l' Eglise Saint Nicolas, Enghien.

    2) L'absence de "droit de réponse" équivalent en espace et en visibilité de la part du judaïsme belge (et européen).

    3) La propagation non-obstruée du mythe.

    Ces motifs sont à la clef du sentiment raciste, haineux et donc antisémite. Par conséquence ces organismes par leur tolérance tacite se rendent coupable d'entériner un #DiscoursGénocidaire
    #GenodicalDiscourse

    C'est justement là le #DevoirDeMémoire de la Shoah de débouter ou de ne pas laisser sans réponse de telles manifestations et expressions que notre histoire prouve être #Génocidaires.

    Comment ne pas s'imaginer que l'atteinte à la Shechita nage dans une perception que le judaïsme en Belgique est inoffensif et donc impunément vulnérable ?

    Il aurait été de l'honneur de l'Episcopat d'en prendre les devants.

  • Par Marc NOTREDAME - 12/09/2019 - 0:23

    " Nous sommes bien en 2019 dans une Belgique qui ne craint plus de stigmatiser les Juifs ... " " La détestation des Juifs ne connaît aucune limite en Flandre. Elle est sans complexe, sans retenue ; retour de refoulé (collaborationniste) oblige. " Ben voyons ! Le cliché de la Flandre collaborationniste face à la Wallonie (prétendue) toute résistante a décidément la vie dure. Ces condamnations apparemment sans appel, Joêl Kotek ferait peut-être bien d'en parler avec Michaël Freilich, ex redac chef de Joods Actueel et élu de la NVA depuis les dernières élections. Pas sûr qu'il partage son point de vue.
    Je ne suis pas un spécialiste des biographies d'Albert Einstein ou de Serge Gainsbourg comme la plupart du tout venant. Je ne connais donc pas les prises de positions du premier sur le sionisme ou la prétendue indifférence du second face à ses origines. Mais peu importe, tout compte fait, car à vrai dire, tant de biographies d'hommes célèbres sont truffées de mythes et de rumeurs qui s'avèrent infondées! Dommage qu'ils ne soient plus là pour en parler. Mais que diable ces allégations (fausses ou non) pourraient-elles bien à voir avec un quelconque antisémitisme, je me le demande! Comme quoi la (mauvaise) humeur du professeur Kotek ne risque guerre de passer la rampe du libre examen!

  • Par Guido Joris - 12/09/2019 - 8:57

    Alle Vlaamse personen die in dit artikel worden neergezet (Verhulst, Ducal etc.) omwille van hun afkeer voor Joden zijn van linkse orgine en veelal extreemlinks, het heeft dus niets met geïnsinueerde collaboratie van Vlamingen te maken.

  • Par Haim - 12/09/2019 - 10:53

    L antisemitisme est l œuvre de prêt de 2000 ans de Christianisme qui nous qualifia de peuple déicide.
    C est aussi la marque de la jalousie de notre persévérance malgré les tragédies que nos anciens durent affronter d eux.
    C est aussi la marque de leur foi basée sur l amour le pardon et la charité.
    Alors que l eglise fût le pire des inquisiteur avides d or et de richesses et de pouvoirs.
    Biensur tous ne furent pas des monstres et parfois certains eurent de la compassion face aux traitements inhumains qui furent prodigués à nos anciens.
    Dont le courage la fidélité sont a saluer.

  • Par Joel Kotek - 12/09/2019 - 20:57

    Cher Marc, je ne fais que souligner des exemples tirés de la presse. Faire d'Albert Einstein, un antisioniste participe de ce qu'on appelle la délégitimation d'Israël. L'idée que des hommes aussi illustres que Léon Blum, Martin Luther King, Robert Kennedy, Emile Vandervelde, Primo Levi, Serge Gainsbourg, Franz Kafka, Albert Einstein est insupportable à tous ceux qui veulent nous faire croire que le sionisme est un mouvement réactionnairen raciste et colonialiste. En tant qu'historien, je peux vous assurer que tous ces gens étaient attachés à la survie d'Israël.
    Cher Guido. Quant au cas flamand, le fait qu'ils soient aujourd'hui de gauche ne préjuge de rien. Ni de leur passé familial, ni de cet inconscient collectif propre à tous les peuples. Les Allemands ont inventé un concept pour décrire le phénomène qui poussent de nombreux Allemands à militer contre Israël: antisémitisme secondaire, c'est-à-dire le fait de hair Israël pour cause de la culpabilité COLLECTIVE de la nation allemande. Et pour dire la vérité, je connais un enseignant très à gauche politiquement et évidemment violemment antisioniste dont le grand-père fut l'un des fondateurs de la... SS flamande. Je suis certain que ceci explique cela.

  • Par Yves Caelen - 13/09/2019 - 9:38

    La cathédrale de Bruxelles (une vingtaine de vitraux se rapportant au mythe antisémite de la profanation d'hosties au total) est en fait un monument merveilleux qui pourrait trouver un rôle particulier dans la chrétienté universelle.

    Pourquoi cette cathédrale ne pourrait-elle pas devenir (tout en gardant son rôle actuelle) un monument expiatoire dédié par l'Eglise catholique à la mémoire des Juifs persécutés ?

    De même que telle ou telle église est consacrée à la mémoire d'un saint ou d'un événement, cette cathédrale pourrait devenir un monument expiatoire de l'antisémitisme chrétien.

    On pourrait imaginer qu'à la messe, chaque dimanche en ce lieu une prière de contrition soit dite et que des visites soient organisées sur le thème spécifique de l'antisémitisme.

    Loin d'humilier l'Eglise, une telle démarche ne ferait que l'honorer.