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Juifs, résistants et communistes

Mardi 4 septembre 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1028

Dans Ils étaient juifs, résistants, communistes (éd. Perrin), Annette Wieviorka s’intéresse à ces jeunes Juifs parisiens qui rejoignent les rangs des FTP-MOI, ces groupes de résistance armée communiste entrés dans la légende grâce à L’Affiche rouge. Suite à l’ouverture complète des archives, cette spécialiste de la Shoah en France a pu affiner ses connaissances sur cette résistance communiste juive.

 

Comment est née cette résistance communiste juive en France sous l’Occupation allemande ?

Annette Wieviorka Au commencement, il y a la sous-section juive de la Main-d’œuvre immigrée (MOI) du Parti communiste français. Créée dans les années 1920, la MOI a pour mission d’organiser les ouvriers immigrés, notamment les Italiens, les Polonais et les Juifs. Il s’agit de les organiser non pas par nationalité, mais par langue. Si beaucoup de Juifs se retrouvent dans la sous-section yiddish, ils sont nombreux à rejoindre la sous-section hongroise et, dans une moindre mesure, la sous-section polonaise. Lorsqu’en août 1941 le Parti communiste décide de se lancer dans la lutte armée contre l’occupant allemand, il crée les Francs-tireurs et partisans (FTP) dans lesquels des détachements de la MOI sont intégrés. Les FTP-MOI mènent alors la lutte armée dans les grandes villes françaises.

Est-ce une résistance spécifiquement juive ou sont-ils communistes avant tout ?

AW Il faut distinguer trois générations de combattants des FTP-MOI. La première génération que j’appelle celle de la « conversion » est constituée des plus âgés. Nés dans les shtetl d’Europe orientale, ils se sont dressés contre la tradition juive pour embrasser le communisme. Ils étaient avant tout communistes, même si on peut considérer qu’ils ont suivi cette voie parce que l’universalisme communiste leur promettait la fin de l’antisémitisme. La deuxième génération, celle de « Belleville », est composée de Juifs nés pour la plupart en France dans les années 1920, dans ces milieux communistes juifs issus de l’immigration. Il y enfin une troisième génération qui est celle de la rafle du Vel’ d’hiv. Ce sont des adolescents juifs qui deviennent communistes à travers la Résistance. Mais dans les trois cas de figure, la dimension juive est à l’origine de leur engagement communiste.

La question de l’arrestation des FTP-MOI parisiens en mars, juin et novembre 1943 a fait couler beaucoup d’encre. Sont-ils tombés parce qu’ils ont été trahis ?

AW En réalité, les choses sont plus banales qu’elles n’y paraissent. C’est essentiellement le travail minutieux et efficace de filature des Brigades spéciales de la police parisienne qui a permis les trois vagues d’arrestations des combattants FTP-MOI en 1943. Ce travail a par ailleurs été facilité par le non-respect des consignes de sécurité les plus élémentaires par ces jeunes Résistants. Quant aux trahisons, celle de Joseph Davidovitch ne fait aucun doute. Il a été arrêté en octobre 1943 et retourné par la police. Les informations qu’il révèle accélèrent l’arrestation de ce qu’on a appelé après la guerre le groupe Manouchian en novembre 1943. Il sera ensuite exécuté en décembre de la même année par deux responsables des FTP-MOI, Boris Holban et Abraham Lissner.

Et Lucienne Goldfarb, la légendaire « rouquine », a-t-elle trahi ses camarades de Belleville ? 

AW Son cas est plus complexe. Après que sa mère et son frère sont envoyés à Drancy, Lucienne Goldfarb est arrêtée par la police en janvier 1943 pour une affaire de droit commun. Elle indique aux policiers que des Juifs communistes habitent dans sa rue, la rue des immeubles industriels. Elle aurait conduit la police dans cette rue. Or, tous les communistes de la rue des immeubles industriels étaient déjà logés par la police. C’est à partir de là que commence la grande filature des Brigades spéciales. Une première vague d’arrestations a ainsi eu lieu en mars 1943. Lucienne Goldfarb a certes livré des informations aux Brigades spéciales, mais elle en a fait beaucoup moins que ce que certains lui attribuent. Après la Libération, elle revient à Paris où elle se retrouve seule. Elle se prostitue et deviendra tenancière de maison close et informatrice de la brigade mondaine. Si l’on suspend tout jugement moral, on peut se dire que la fille d’un petit immigré juif colleur d’imperméables est devenue une grande figure de la prostitution parisienne fréquentant des personnalités politiques comme Roland Dumas, parcourant le monde en jet privé et satisfaisant la grande passion de sa vie,  l’opéra. Il ne s’agit pas de la réhabiliter, mais de préciser le rôle moins important qu’elle a joué dans la chute des FTP-MOI parisiens. Par ailleurs, elle n’a jamais figuré sur les listes noires des collabos à abattre dressées par le Parti communiste.

Annette Wievorka, Ils étaient juifs, résistants et communistes, éd. Perrin.


 
 

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