Exposition

Chris Marker "Mémoires du futur"

Mardi 4 septembre 2018 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°1028

BOZAR expose l’œuvre d’un grand cinéaste, témoin privilégié des mouvements de contestation et de libération des années soixante.

Le fond de l'air est rouge, le film le plus célèbre de sa période militante, 1977

Montrée en association avec La Cinémathèque française, « Chris Marker : Memories of the Future » fait découvrir l’univers visuel et les archives du réalisateur de La Jetée (1962), chef-d’œuvre du cinéma français au temps de la Nouvelle Vague. Cinéaste militant, mais aussi photographe, dessinateur, musicien, artiste multimédia et grand voyageur, Chris Marker (1921-2012) réalisa entre autres dans ses pérégrinations un film documentaire sur l’Etat d’Israël : Description d’un combat.

Exploitant l’énorme fonds d’archives du cinéaste, acquis par La Cinémathèque française en 2013, l’exposition nous offre une magistrale synthèse de l’œuvre de Marker. Insistant sur la diversité de ses créations et de ses modes d’expression, elle laisse entrevoir la multitude de pistes artistiques et intellectuelles de l’artiste, ainsi que sa grande cohérence dans son parcours et ses engagements. Le parcours chronologique est ponctué de références historiques et artistiques multiples, indispensables à la compréhension de l’art de ce grand témoin des convulsions politiques du 20e et du début du 21e siècle.

Personnage énigmatique, Chris Marker, de son vrai nom Christian-François Bouche-Villeneuve, naît en 1921 dans une famille bourgeoise catholique à Neuilly-sur-Seine. Entré au lycée Pasteur en 1936, il rencontre Simone Kaminker, la future Simone Signoret, et Jean-Paul Sartre, jeune agrégé de philosophie. Passionné de théâtre, il est rédacteur en chef du journal du lycée, sous le pseudonyme de Marc Dornier. Viennent la guerre, l’Occupation et les débuts du régime de Vichy où l’écrivain en herbe suit son père, banquier pétainiste, et fonde en 1941 Les Cahiers de la Table Ronde, revue vichyssoise. Ralliant ensuite la Résistance, il doit fuir en Suisse où il est arrêté et interné. Rentré en France libérée, il rejoint une unité de l’armée française formée d’anciens partisans FTP qui va combattre aux côtés des Américains en Allemagne en 1945. Cette expérience de guerre jouera un rôle majeur dans toute l’œuvre de Chris Marker. Démobilisé, le jeune sympathisant communiste et américanophile se consacre à l’éducation populaire, puis entre à Esprit. C’est en janvier 1947, dans cette revue publiée par les éditions du Seuil, qu’apparaît le nom de Chris Marker. Journaliste, critique, poète et nouvelliste, il collabore activement à la revue.

Cinéaste globe-trotter

En parallèle à ses activités littéraires, il se lance avec Alain Resnais et Ghislain Cloquet dans la réalisation du court-métrage documentaire Les statues meurent aussi. Ce film d’art novateur, commandé par la maison d’édition Présence Africaine et valorisant l’art africain, est interdit en France à cause de sa critique du colonialisme. Il témoigne déjà de la cohérence de la vision cinématographique de Chris Marker et des thèmes majeurs de toute son œuvre : l’amour, la mort, la mémoire, l’oubli… Grand voyageur, il dirige aussi la collection Petite Planète au Seuil, livres de poche qui révolutionnent le guide de voyage, notamment par les correspondances originales entre les textes et les images établies sous l’égide de Chris Marker. L’exposition a le mérite de bien mettre en valeur le caractère novateur de ces activités éditoriales, qui, menées en même temps que ses œuvres cinématographiques de voyage, telles Dimanche à Pékin (1956), Lettre de Sibérie (1958) ou Cuba Si (1961), montrent toute la diversité et la complexité, mais aussi la profonde unité qui caractérisent l’univers créatif de Marker, tant dans ses propres œuvres que dans ses contributions multiples à la conception, l’édition et la diffusion des œuvres d’autres auteurs.

Tourné par Marker et son directeur de la photographie Ghislain Cloquet en Israël, douze ans après la déclaration d’indépendance, Description d’un combat témoigne de la capacité du cinéaste globe-trotter à révolutionner le genre du film de voyage dont il bouleverse radicalement les codes par l’originalité de sa vision et de ses techniques. Comme l’évoquait récemment Mathieu Jules Chauvin dans L’Arche (21/02/2017), à l’occasion de sa réédition en DVD et sortie en salles : « Ce film entouré de mystères comme les aimait à cultiver le cinéaste disparu en 2012 est la fois un film de commande et une ode à un Israël qui entre dans l’âge de sa maturité. Il marque les esprits à son époque et encore aujourd’hui, tant dans sa liberté de ton, que par la beauté de ses images et de sa bande sonore ».

Qu’il s’agisse de ses premières œuvres ou de toute la cinématographie ultérieure de Chris Marker, souvent militante et plus largement connue des cinéphiles, Memories of the Future met bien en lumière l’intégralité de l’œuvre très actuelle d’un auteur incontournable, tant pour notre connaissance des rapports entre le cinéma et l’histoire contemporaine, que pour notre analyse nécessaire des actualités et de leur médiatisation…

Exposition « Chris Marker : Memories of the Future », à voir du 19 septembre 2018 au 6 janvier 2019 à Bozar/Palais des Beaux-Arts (Ma.-Di. 10h-18h ; Je 10h-21h).
Infos
 www.bozar.be

 
 

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