Mensch de l'année 2019

Alberto Israël : Vivre pour témoigner

Mardi 5 mars 2019 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1039

Déporté à Auschwitz-Birkenau à l’âge de 17 ans, Alberto Israël porte la mémoire des millions de Juifs qui ont été emportés par la Shoah. En témoignant inlassablement, le plus souvent dans des écoles, cet homme aussi généreux qu’attachant restitue de manière très concrète la réalité de la Shoah et évoque avec une sensibilité profonde la mémoire des Juifs de Rhodes.

 
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    Alberto Israël est né le 3 août 1927 à Rhodes, la plus grande des îles du Dodécanèse au nord-ouest de la mer Egée. Sous occupation italienne depuis 1912, Rhodes compte une communauté juive qui vit harmonieusement aux côtés des Grecs, des Turcs et des Italiens. Le père d’Alberto est boulanger. Jusqu’à l’adoption des lois antisémites en 1938, Alberto Israël fréquente l’école catholique italienne. Baignant dans la douceur de vivre et l’ambiance multi-culturelle de Rhodes, Alberto Israël parle le djudezmo (judéo-espagnol) à la maison, le turc et le grec en rue, et l’italien à l’école. Les liens qui unissent les Juifs de Rhodes sont forts et la solidarité n’est pas un vain mot au sein de cette petite communauté. Les relations avec les autres communautés religieuses de l’île (Grecs orthodoxes, Italiens catholiques et Turcs musulmans) sont décrites comme pacifiques et respectueuses.

    Bien que l’arrivée des Italiens soit considérée comme une période faste pour les Juifs de Rhodes, de nombreux Juifs émigrent vers les Etats-Unis et l’Amérique du Sud, mais aussi l’Afrique et la Palestine mandataire. Ces départs se sont multipliés avec le durcissement de la politique du gouvernement fasciste italien vis-à-vis des Juifs en 1938. La communauté, qui comptait 5.000 personnes, se trouve réduite à moins de 2.000 âmes avant la déportation en juillet 1944. En dépit des lois antisémites en vigueur depuis 1938, la communauté juive de Rhodes est à l’abri des persécutions allemandes. Depuis qu’il est exclu de l’école, Alberto Israël travaille à la boulangerie de son père. Il fréquente l’école juive pour préparer sa Bar-Mitzva qu’il célébrera en 1942.

    Alors que les alliés ont déjà débarqué en Normandie en juin 1944 et que l’armée allemande ne cesse de reculer face aux Soviétiques, le destin d’Alberto Israël et des Juifs de Rhodes bascule tragiquement le 20 juillet 1944, lorsque les Allemands entreprennent de les déporter vers Auschwitz-Birkenau. Après avoir été rassemblés dans un bâtiment de la vieille ville, 1.673 Juifs rhodiens sont conduits et embarqués le 23 juillet 1944 sur trois péniches étroites, sales et étouffantes servant habituellement au transport du charbon. La traversée de la mer Egée dure plus d’une semaine. Une quatrième péniche ayant à son bord 96 Juifs de Cos se joint au convoi parti de Rhodes.

    Déporté à 17 ans

    Une fois arrivés au Pirée, entre le 31 juillet et le 1er août 1944, les déportés sont immédiatement plongés dans l’univers concentrationnaire du camp de Haydari, près d’Athènes. « C’était un camp fermé par des barbelés », relate Alberto Israël. « Nous entrions dans un univers où les coups, les gifles et les exécutions étaient des moyens pour briser toute résistance ». Sous un soleil de plomb, ils sont entassés le 3 août dans des wagons à bestiaux en direction d’Auschwitz. Ce jour-là, Alberto Israël vient d’avoir 17 ans. Après 13 jours d'un voyage effroyable, ce convoi, le dernier à quitter la Grèce, arrive à Auschwitz-Birkenau. Avec la chaleur, la soif, la faim et la saleté, des dizaines de personnes sont mortes d'épuisement.

    Une fois le train ayant atteint la rampe d’Auschwitz-Birkenau, les déportés sont jetés violemment du train. Les femmes sont séparées des hommes. Alberto Israël voit sa mère s’éloigner. Elle est directement envoyée vers la chambre à gaz. « Elle m’a fait un signe de la main… Je ne la verrai plus jamais », se souvient Alberto Israël. Il reste aux côtés de son père alors que ses deux frères aînés, Elie et Aaron, sont dans une autre file. Son père lui ordonne de rejoindre ses deux frères. Cet ordre paternel lui sauve la vie. « Son dernier acte à mon égard fut un acte d’amour », estime Alberto Israël. Dans les minutes qui suivent, Alberto et ses frères sont envoyés à la douche. C’est aussi dans ces minutes cruciales qu’il comprend que la quasi-totalité du convoi de Grèce a été gazée dès son arrivée. Un prisonnier juif leur explique qu’à Auschwitz-Birkenau, on entre par la porte et on sort par la cheminée. Il leur montre les cheminées des crématoires où sont brûlés les corps des Juifs gazés. L’odeur de chair brûlée ne fait que confirmer ses déclarations à peine croyables. Ces 15 premières minutes qu’Alberto passe à Auschwitz-Birkenau le marquent pour la vie : « C’est durant ce court moment que j’ai quitté l’enfance pour basculer dans le monde des adultes ». Ce 16 août 1944, sur les 2.500 déportés juifs de Grèce que compte le convoi, 1.900 sont immédiatement envoyés à la chambre à gaz. Depuis ce jour, l’île de Rhodes est littéralement vidée de ses Juifs.

    La faim, la soif et le froid

    Alberto Israël comprend qu’il va devoir lutter pour survivre. Il saisit également très vite l’importance de connaître l’allemand pour rester en vie. « Ne pas comprendre l’ordre d’un SS pouvait coûter très cher », souligne-t-il. « Des prisonniers et des kapos m’ont appris plein de mots. Après trois mois, je comprenais l’allemand ». Pendant les quatre premières semaines, il est affecté à un groupe chargé de réparer les routes et les rigoles. Le 20 septembre 1944, Alberto Israël et ses deux frères sont envoyés au camp de Ridentau, situé à 80 km d’Auschwitz, pour travailler dans une mine de charbon. Il reste dans ce camp annexe d’Auschwitz jusqu’au 18 janvier 1945. La faim, la soif et le froid tenaillent les prisonniers du matin au soir. Alberto Israël s’accroche et s’efforce de survivre dans ces conditions inhumaines. Son frère Elie ne tient pas le coup. Il est renvoyé à Auschwitz-Birkenau en décembre 1944. Il y mourra quelques semaines plus tard.

    Le calvaire se poursuit avec la Marche de la mort. Le 18 janvier 1945, les prisonniers de Ridentau doivent rejoindre Auschwitz à pied. Mais en raison de la progression des soldats soviétiques, ils sont contraints de retourner à Ridentau. En pesant à peine 30 kilos, Alberto Israël doit parcourir dans le froid glacial près de 80 km. Les prisonniers sont finalement transportés en wagons à bestiaux vers Mauthausen. Deux jours plus tard, Alberto Israël est envoyé à Ebensee, un camp en Autriche où il travaille dans une usine de ciment. Son frère Aaron reste à Mauthausen où il mourra. En dépit du froid et des conditions de travail particulièrement difficiles, Alberto Israël tiendra jusqu’à la libération du camp par les Américains en mai 1945. Il y restera le temps de reprendre des forces et du poids. Lorsque les Américains informent les quelques rescapés juifs de Rhodes que l’île est désormais sous souveraineté grecque, ils choisissent de ne pas y retourner et font valoir leur nationalité italienne pour rejoindre ce pays.

    La présence juive à Rhodes n’a pas survécu à la Seconde Guerre mondiale. A la Libération, on ne dénombre qu’environ 150 Juifs de Rhodes rescapés d’Auschwitz et lorsque les Britanniques libèrent Rhodes en mai 1945, ils n’y trouvent qu’une poignée de Juifs. « Rhodes est morte à Auschwitz », déplore Alberto Israël. « Les Allemands nous ont exterminés et les Grecs nous ont tout pris ensuite. Nous menions une vie pleine de joie et de douceur. Il ne reste plus rien de tout cela ».

    Alberto Israël découvre l’Italie à Bolzano, où avec ses camarades il est accueilli par la Croix-Rouge locale. Une table garnie d’un buffet de nourritures variées et de fruits a été dressée. Ce moment reste gravé à jamais dans sa mémoire. Pour la première fois depuis sa déportation, il est traité comme un être humain. « Ces gens de Bolzano ne savent pas combien, par leur accueil, ils contribuèrent à me réconcilier avec l’humanité », fait remarquer Alberto Israël. Il arrive ensuite à Bologne où il restera un an. Il y apprend que ses deux frères, Elie et Aaron, sont morts en déportation et que sa sœur Giovanna a survécu à l’enfer de Bergen-Belsen.

    En mai 1946, Alberto Israël décide de quitter l’Europe pour rejoindre le Congo, où ses frères Daniel, Asher et Salvo et sa sœur Régine vivent depuis les années 1930. Avec l’amour et l’affection de sa famille, Alberto Israël se reconstruit, travaille, se lance dans le commerce, se marie et fonde et une famille. Trois enfants naîtront de son union avec Renée : Selma, Rachel et Aaron. En raison des troubles liés à l’indépendance du Congo, Alberto Israël décide d’envoyer sa famille à Bruxelles. Quant à lui, il restera au Congo (Zaïre) jusqu’en 1985, pour y poursuivre ses activités dans l’import-export.

    Un passé qui le hante

    Depuis sa libération, Alberto Israël ne parle pas de ce qu’il a vécu pendant la guerre, sauf avec sa femme. Il a beau vivre une vie normale avec sa famille, mais rien n’y fait, ce passé le poursuit et le hante dans ses cauchemars qui se multiplient chaque année au mois d’août, date anniversaire de la mort de ses parents. Et le temps ne cicatrise pas ses plaies invisibles. Pire, le passé resurgit sans cesse et lui fait mal, très mal. Il n’y a pas un instant où il ne pense pas à tout cela. Il a beau avoir quitté Auschwitz, Auschwitz ne l’a jamais quitté. S’il a choisi de ne pas en parler à ses enfants pour les préserver de ce passé indicible, il a été amené à leur ce dire qu’il a vécu pendant la Shoah lorsqu’ils ont compris que le numéro tatoué sur son bras n’était pas son numéro de téléphone qu’il ne parvenait pas à mémoriser.

    Après avoir essayé pendant 50 ans d’enfouir la Shoah dans les coins les plus reculés de sa mémoire, Alberto Israël a enfin accepté de retourner sur les lieux de son martyre et de témoigner. Il retourne à Auschwitz-Birkenau en 1995 où il s’écroule et éclate en sanglots. « Je n’ai jamais pleuré durant ma détention, même lorsque mes parents ont été conduits vers la chambre à gaz », raconte-t-il. Depuis lors, il ne cesse de témoigner dans les écoles, les associations, les maisons communales, etc. Il accompagne également des groupes et des délégations à Auschwitz-Birkenau. Témoigner est douloureux, car cela l’oblige à évoquer des moments horribles. Mais ce travail de mémoire permet aussi à Alberto Israël de s’approprier son histoire et d’accomplir une mission essentielle : faire en sorte que celle-ci ne tombe pas dans l’oubli. « Je dois témoigner pour que ma famille, mes amis et tous les miens qui ont été réduits en cendres par les nazis ne soient pas effacés de la mémoire de l’humanité », insiste-t-il.

    Sa faconde méditerranéenne

    La voix d’Alberto Israël vient évidemment s’ajouter à celles de tous les rescapés qui témoignent de l’horreur de la Shoah. Mais il incarne une voix rare et singulière, celle de la déportation des Juifs de Méditerranée orientale. « Il porte le témoignage de cette histoire encore mal connue », souligne Isaac Franco, chroniqueur à Radio Judaïca dont la mère a aussi été déportée à Auschwitz depuis Rhodes. « A travers son témoignage, Alberto Israël contribue à faire connaître cette expérience douloureuse vécue par les Juifs sépharades de la mer Egée. Avec sa faconde typiquement méditerranéenne et orientale, cet homme chaleureux lui donne des accents de vérité ». Ce qui singularise aussi Alberto Israël par rapport à de nombreux rescapés, c’est qu’il dépasse cette pudeur qui les caractérise sans jamais être obscène. « Avec dignité, il exprime les choses telles qu’il les a vécues, en évoquant même les détails les plus effrayants », ajoute Isaac Franco. « Mais ces détails ont le mérite de rendre son témoignage plus concret. Il est là pour dire ce qu’il a vécu, sans habiller cela avec des mots du shabbat ».

    Son témoignage délivré avec des mots simples frappe l’imagination de ses interlocuteurs. Il resitue de manière très concrète un univers qui paraît souvent abstrait pour tous ceux qui ne l’ont pas connu, et en particulier les jeunes. « Son témoignage touche les élèves, car il raconte ce qu’il a vécu avec la vision d’un adolescent de 17 ans, l’âge qu’il avait quand il a été déporté à Auschwitz-Birkenau, mais aussi l’âge des élèves de rhétorique auxquels il s’adresse », confirme Jean-François Béchaimont, professeur d’histoire au Collège Saint-Michel de Bruxelles. En 2015, il a participé avec ses élèves et Alberto Israël comme guide au voyage mémoriel du « Train des mille » qui emmène chaque année 1.000 jeunes Européens à Auschwitz. « Alberto Israël ne cherche pas à intellectualiser son récit ni à se lancer dans des analyses historiques. Il prend son rôle de témoin à la lettre : il raconte ce qu’il a vécu depuis sa déportation en juillet 1944 jusqu’à sa libération en mai 1945 ».

    La voix des Juifs rhodiens

    La mémoire d’Alberto Israël ne porte pas que sur la Shoah. Il est aussi l’un des très rares survivants à avoir connu la réalité de la vie juive de Rhodes avant la Shoah. 
« Il peut témoigner de ce qu’a été le soleil, la chaleur, les odeurs, la nourriture, l’amour et la douceur de vivre de Rhodes », confirme Isaac Franco. « Lorsque la voix d’Alberto s’éteindra, il n’y aura plus personne qui pourra nous restituer ce monde extraordinaire du judaïsme rhodien avec cet accent, ce timbre, cette manière si particulière de rouler les “r” et d’hésiter entre le grec, l’italien et l’espagnol. Même s’il n’est pas de Rhodes, Albert Cohen est sûrement la plus belle de ces voix ayant évoqué cet univers des Juifs sépharades de Grèce. Quand j’entends Alberto Israël, je me demande chaque fois à quel personnage d’Albert Cohen je l’identifie. Cela doit sûrement être l’oncle Saltiel ». Tilda Rousso, dont la mère, Stella Alhadeff a également été déportée à Auschwitz, sait à quel point le témoignage d’Alberto Israël est précieux pour les Juifs de Rhodes : « En témoignant, Alberto se bat pour qu’on n’oublie pas ceux qui ont été emportés par la Shoah. Il transmet la mémoire des siens : sa famille et tous les Juifs de Rhodes ».

    Dans la préface du récit autobiographique d’Alberto Israël, Je ne vous ai pas oubliés (éd. Institut sépharade européen), Simone Veil souligne que le témoignage d’Alberto Israël sur l’itinéraire des Juifs rhodiens illustre ce qu’il y a d’incomparable dans la tragédie de la Shoah : « L’acharnement systématique des nazis à mettre en œuvre la Solution finale, à exterminer tous les Juifs d’Europe -hommes, femmes, enfants, vieillards, bébés- où qu’ils se trouvent ; jusqu’aux confins des plus petites îles de la mer Egée ». A bientôt 92 ans, Alberto Israël continue de remplir de manière exemplaire son devoir de mémoire, sans haine ni désir de vengeance, en exhortant sans cesse les jeunes à faire preuve de vigilance et à défendre les valeurs démocratiques.

    Cérémonie du mensch de l'année 2019
    Lundi 1er avril 2019 à 19h
    Entrée libre, mais réservation indispensable au 02/543.01.01 ou info@cclj.be

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Esther Frenkiel - 14/03/2019 - 23:55

      Un ami pour qui j ai le plud grand respect son livre est tres emouvant

    • Par Annick Walker - 23/04/2019 - 22:03

      Bonjour,
      La relation entre Alberto Israel et mon père a d'abord commencé comme patron/employé au Congo et à Bxl, puis s'est terminée après le décès de mon père Pierre Bourguignon en 2001. J'aimerais savoir si un enregistrement de de la célébration d'Alberto Israel comme Mensch de l'année 2019 le 1er avril 2019 a été fait et si des photos supplémentaires sont disponibles. Mr Israel et moi essayons de le faire venir aux EU où je réside et pourrait témoigner. Je fais suivre une copie ce mail à Mr Israel afin qu'il puisse atteste de la validité de ma demande. Je vous remercie d'avance de l'attention que vous porterez à ce message et en espérant vous lire très bientôt, Bien à vous, Annick Bourguignon-Walker email: belcuisine@aol.com

    • Par Rédaction Regards - 24/04/2019 - 9:21

      Bonjour Madame,
      le film de la cérémonie est disponible via ce lien https://www.cclj.be/videos/alberto-israel-mensch-annee-2019

      Vous retrouverez toutes nos photos dans la galerie:
      https://www.cclj.be/photos/ceremonie-mensch-annee-2019
      https://www.cclj.be/photos/ceremonie-mensch-annee-2019-part-2
      https://www.cclj.be/photos/ceremonie-mensch-annee-2019-part-3

      Bien à vous
      La Rédaction