Décès

JOHNNY CLEGG LE ZOULOU MENSCH

Vendredi 19 juillet 2019 par Gérard Bar-David

Johnny Clegg vient de nous quitter à 66 ans, chez lui à Joburg, et une tristesse infinie m’emporte. Héros des sons de la libération de l’Afrique du Sud, je lui avais consacré nombre d’interviews, de portraits et de reportages au pays de l’apartheid, j’avais suivi sa route jusqu’à ce jour d’avril 1994 lorsque Nelson Mandela avait remporté les premières élections démocratiques.

Johnny Clegg-Fête de l'Humanité-2007

Dès notre première rencontre en 88, lorsqu’il se produisait pour la première fois à Paris au Cirque d’Hiver, j’avais cette étrange complicité avec celui qui deviendra bientôt le « zoulou blanc ». Car à mes yeux il était plutôt le zoulou feuj, comme un pote d’enfance que j’aurais toujours connu, un feeling partagé avec Mark Knopfler, Joey Ramone ou Serge Gainsbourg. Immense tristesse…

En 1992, pour les besoins du 52 minutes que je réalisais pour Arte sur « Les sons de la libération » j’avais organisé une interview croisée entre l’immense romancière et Prix Nobel de Littérature Nadine Gordimer et Johnny Clegg. Tous deux avaient, à leur manière, et avec l’arme de la culture, lutté contre l’Apartheid, pour contribuer par leurs écrits, par leurs chants, à annihiler ce racisme légal institué par le régime de l’apartheid. Mais Clegg et Gordimer avaient un autre point commun : tous deux étaient juifs et le revendiquaient, sans pour autant que ce judaïsme assumé soit empreint de religion.

De même, Joe Slovo, un des hauts cadres de l’ANC qui était juif et qui sera forcé à l’exil avant de revenir au pays après la libération de Nelson Mandela. Dés le tout début, au sein du Congrès National Africain (ANC) le parti de Mandela, la plupart des cadres blancs étaient juifs. Peut-être qu’après avoir survécu à la Shoah le racisme leur était insupportable.  Ce n’est donc pas un hasard si Jonathan Clegg, fils d’un anglais et d’une mère rhodésienne d’origine polonaise, fier de son héritage juif, a plongé dés l’adolescence dans cette musique zoulou qu’aucun blanc n’était alors autorisé à partager.

Johnny a bravé les lois racistes de son pays pour partager sa scène avec son frère de sang Sipho Mchunu avec lequel il fonde Juluka, son premier groupe. Arrêté, harcelé par la police sud af’, censuré, Johnny ne baissera pourtant jamais les bras. Pour mieux étudier cette culture zoulou n’avait-il pas suivi des études d’anthropologie à l’Université de Witwatersrand…avant de finalement l’enseigner dans cette même fac. Mais un jour, Clegg réalise qu’il peut convaincre bien plus de gens en montant sur une scène que dans ses salles de classe. Et lorsque Sipho décide de renoncer à la musique, Johnny tel un boxeur remonte sur le ring avec un nouveau groupe multiracial : Savuka.

Le reste appartient à l’histoire : en dansant de manière aussi extraordinaire qu’emblématique sur les scènes du monde avec son alter ego Dudu Zulu, avec ses textes engagés en anglais et en zoulou, Clegg projette le futur de son pays et grâce à lui il est spectaculaire. Et, avec sa composition « Asimbonanga (Mandela) », il contribue à la libération du plus vieux prisonnier politique de la planète avant qu’il ne remporte la première élection présidentielle démocratique qu’ait connue l’Afrique du Sud.

Johnny Clegg et moi avons tous deux refusé de célébrer notre Bar Mitzvah, car la plupart de nos copains d’enfance la faisaient plus pour l’appât des cadeaux que par conviction religieuse. Mais cela n’a pas empêché Johnny d’assumer son judaïsme et d’épouser sa merveilleuse épouse Jenny, à la grande synagogue de Joburg. Grâce à l’extraordinaire succès de Clegg j’ai pu le rejoindre en Afrique du Sud pour lui tendre mon micro et ma caméra, comme à de nombreux artistes noirs, hélas la plupart disparus : l’immense Ray Phiri, le Marvin Gaye sud-africain qui avait accompagné Paul Simon durant toute l’aventure « Graceland » terrassée par un cancer ou Lucky Dube, le Bob Marley de l’Afrique extrême assassiné par des junkies. Dudu Zulu, le frère noir de Johhny sera lui aussi assassiné en 93.

Au fil des albums, j’ai toujours suivi mon ami Johnny, parfois jusqu’au bout du monde comme ce voyage à Los Angeles pour l’enregistrement de son « Heat, Dust and Dreams » capturé chez son producteur feuj et sud africain, exilé aux USA, Hilton Rosenthal. Après la dissolution de Savuka, il continue en solo. En 2010, pour la sortie de son magnifique CD « Human », je retrouvais l’ami Johnny, dans un salon d’hôtel parisien, pour notre dernière interview dont voici quelques extraits :

 « La plupart des grands rêves se sont accomplis, » affirme le chanteur qui publie son 16ème album studio, « le rêve que partageait une majorité des gens de ce pays, noirs et blancs, ce rêve-là s’est réalisé. Mais, en ce qui concerne tous les petits rêves que nous avions à côté, franchement, je ne sais pas. Ce que je sais, par contre, c’est que nous avons pu construire un nouveau pays, que nous avons réussi à changer notre monde… ».

Son disque est dédié à la nouvelle génération de tous ceux qui n‘ont pas vécu l’obscurité du racisme légiféré jadis aux commandes de l’Afrique du Sud. « On les appelle les born-frees, car ils n’ont jamais connu que la liberté. », explique le fameux « zoulou blanc ». Mais le chanteur est aussi conscient qu’une autre révolution, économique celle-ci, peut encore déchirer l’Afrique du Sud. « Cette fois, ce ne sera pas noirs contre blancs mais pauvres noirs et blancs contre riches noirs et blancs ! »

Dans cet album intitulé « Human » le rock, le folk et le blues vont à la rencontre de cette « âme » africaine que Johnny embrasse depuis déjà quatre décennies en intense choc culturel. Le pari de Clegg, c’est que ces chansons ont une âme. Et parfois aussi un message… »

Si je ne suis pas religieux, c’est pourtant paradoxalement le kaddisch qui résonne à cet instant si fort dans ma tête. J’ai les yeux embués de larmes, mon cœur saigne pour un camarade disparu. Un frère feuj, un mensch. Johnny Clegg est parti après s’être battu comme un Lion King durant quatre longues années contre son cancer du pancréas, et après avoir eu le courage d’offrir à ses fans une ultime tournée. Je veux garder à jamais son rire franc de Johnny, son drôle d’accent mi-anglais mi-sud af. Je veux garder son talent, ses chansons qui résonneront pour toujours dans ma tête. Je veux garder l’image de ses danses hallucinantes de zoulou blanc.

À cette heure, hélas mes pensées vont à sa femme Jenny, à son fils Jesse et à Claude Six qui s’est tant battu pour lui en Europe. Adieu brother, tu seras toujours dans nos têtes et dans nos cœurs.


 
 

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  • Par Ariane - 20/07/2019 - 8:10

    Merci pour ce témoignage. Johnny Clegg est une des idoles de ma jeunesse. Je l'ai vu en concert à l'époque, juste après la liberation de Mandela et je n'oublierai jamais ce moment de partage, il etait magique. Une personne que j'aurais tellement voulu rencontrer. Une grande perte. Yihye zirkho baroukh

  • Par Amos Zot - 20/07/2019 - 8:14

    Johnny,

    J'ai admiré ton combat contre l'apartheid en Afrique du Sud et ignorais, comme sans doute beaucoup d'autres, que tu étais Juif, suis très triste suite à ton décès.

  • Par Nicky De Mayer - 20/07/2019 - 11:06

    Tristesse partagée, ô combien! Même avant d'apprendre, grâce à cet article, qu'il était juif.

  • Par Rabinovitsj - 22/07/2019 - 16:32

    Merci pour ce beau texte Jonny klegg dont j'ai participé au concert quand il est passé en Europe. Quelle ambiance, quel souvenir partagés avec ma fille adolescente.