Au CCLJ

Golda Meir, la femme derrière la légende

Lundi 7 septembre 2015 par Nicolas Zomersztajn

Dans une biographie qu’elle consacre à Golda Meir (éd. Archipel), Dominique Frischer montre comment une femme émotive, dénuée de culture historique et de vision politique, s’est imposée comme ministre et Premier ministre d'Israël dans une classe politique dominée par des hommes. Dans la conférence qu’elle donnera au CCLJ ce jeudi 10 septembre 2015 à 20h, elle reviendra aussi les éléments qui ont favorisé son ascension politique.

 
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    Peut-on dire qu’Israël est la raison d’être de Golda Meir ? Dominique Frischer : Oui. Dès sa petite enfance, elle est imprégnée de la nécessité de rendre justice au sort réservé au peuple juif au début du 20e siècle. Suite à son immigration aux Etats-Unis, elle continue d’évoluer dans un monde où il n’y a que peu de contact avec les non-Juifs. Et de toutes les idées révolutionnaires qui agitent le monde juif, c’est le sionisme qui retient son attention. En revanche, sa dévotion à la cause d’Israël et du sionisme ne peut être dissocié de l’un des traits de caractère les plus déplaisants : son incapacité à prendre en compte la réalité d’autrui lorsque son désir de promouvoir la cause sioniste ou d’Israël la rend aveugle ou insensible aux préoccupations de son interlocuteur.

    Ce n’est pas une intellectuelle mais c’est une grande oratrice. Est-ce qui lui permet de prendre de l’importance au sein de la gauche sioniste et du Yishouv (communauté juive de Palestine avant 1948) ? C’est sa vocation de collectrice de fonds qui contribue énormément à son ascension vers les plus hautes sphères politiques. Elle possède en effet les qualités oratoires d’un tribun populaire. Tant en anglais qu’en yiddish, elle s’exprime sans affèterie, allant toujours droit au but. En usant de mots simples et d’idées émouvantes, elle arrache des larmes à ses auditoires. Elle l’a un jour rappelé, non sans cynisme, que suite à un meeting à Chicago auquel elle a participé : « Ils ont beaucoup pleuré et ensuite ils ont mis la main au portefeuille ».Cela lui permet très vite de devenir une championne de la collecte de fonds aux Etats-Unis et en Europe. Cela n’a pas échappé à Ben Gourion qui lui a rendu hommage en affirmant que « si on écrit un jour notre histoire, il faudra y stipuler que c’est une femme juive qui a collecté l’argent qui a permis à notre Etat d’exister ». Elle est incapable de prononcer des discours théoriques ni d’exprimer une vision brillante mais elle peut toucher le cœur d’un auditoire.

    Ses aventures amoureuses ont également joué un rôle éminemment important dans son ascension politique. C’est moins connu ? C’est moins connu mais il existe de nombreux témoignages. Deux hommes politiques israéliens de première importance ont été ses amants : David Remez, un des fondateurs du Mapaï (ancêtre du parti travailliste) et signataire de la Déclaration d’indépendance en 1948, et Zalman Shazar, Président de l’Etat d’Israël entre 1963 et 1973. J’en parle dans le livre car on ne retient de Golda Meir que l’image d’une veille femme pas très jolie. Or, elle était très belle et très séduisante quand elle était jeune. Elle assumait pleinement sa sensualité et sa féminité. Et contrairement à de nombreuses femmes actives en politique au sein du Yishouv, elle acquiert très vite son autonomie tandis que d’autres veillent à ne pas faire de l’ombre à leur mari.

    Vous la présentez comme une ministre du Travail « de plein exercice » (1949-1956). Est-ce le poste ministériel qu’elle a le mieux exercé ? Elle a été une excellente ministre du Travail. En raison de son expérience à l’Histadrout et de sa connaissance des rouages du monde syndical et du travail, elle a pu s’entourer des meilleurs collaborateurs pour réaliser les réformes nécessaires même si on lui a souvent reproché d’avoir favoriser les ashkénazes au détriment des Juifs d’Afrique du Nord et d’Orient. Et c’est aussi Golda Meir qui impose en tant que ministre du Travail le service militaire aux femmes par souci d’égalitarisme.

    En revanche, entre 1956 et 1966, ce n’est pas une grande ministre des Affaires étrangères… Alors qu’Israël noue tellement de liens avec la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’Allemagne, je n’ai jamais compris pourquoi Golda Meir, ministre des Affaires étrangères, se balade en Afrique ! En réalité, c’est une ministre des Affaires étrangères aux responsabilités limitées. Toutes les questions importantes sont directement traitées par David Ben Gourion, le Premier ministre. Et Golda Meir doit se contenter de la représentation officielle sans pouvoir réel. Mais il y a pire : on lui interdit de parler sans que les discours soient écrits par Abba Eban. On lui impose cette contrainte car elle ne connaît rien aux usages diplomatiques et elle a commis de nombreuses gaffes. De manière générale, son ignorance des convenances diplomatiques, son langage sans apprêt, sa manière d’entrer dans le vif du sujet ou, pour le dire plus crument, son culot et son maque de tact, dans des situations qui exigent du doigté et du sens diplomatique lui ont souvent porter préjudice, et plus particulièrement aux causes qu’elle défend.

    Vous êtes beaucoup moins tendre dans votre appréciation de son action de Premier ministre entre 1969 et 1974. Pourquoi ? Le problème, c’est qu’elle est âgée et malade lorsqu’elle devient Premier ministre. Si elle est désignée à ce poste, c’est qu’elle incarne la solution de compromis au sein du Parti travailliste. Levi Eshkol vient de mourir et les caciques du parti ne veulent pas d’Yigal Allon jugé trop à gauche et ils ne veulent pas non plus de Moshé Dayan parce qu’ils imprévisible et trop indulgent à l’égard des Arabes. Et comme le parti est encore dominé par la troisième alya (1919-1923), c’est-à-dire la génération de Golda Meir, leur choix se porte sur elle en raison de son expérience du pouvoir et de l’appareil du parti travailliste. En tant que Premier ministre, elle porte une grande responsabilité du désastre de Kippour en 1973. Alors que Levi Eshkol, son prédécesseur, avait entamé des négociations avec l’Egypte, elle a fait preuve d’une grande intransigeance. Elle n’a jamais cherché à mettre fin à la Guerre d’usure (1969-1970) avec l’Egypte. Elle ne veut pas négocier avec l’Egypte, ni aucun pays arabe. C’est ici que réside le paradoxe de Golda Meir : c’est une femme très à gauche sur le plan social mais un faucon intransigeant sur le plan territorial. Par manque d’intelligence et de vision politique, elle n’aurait jamais pu faire ce qu’ont réalisé Menahem Begin avec l’Egypte ou Yitzhak Rabin avec les Palestiniens en 1993. C’est son refus obstiné de discuter avec Sadate qui entraine la Guerre de Kippour.

    Pour qualifier son mode d’exercice du pouvoir, il y a une expression qui revient souvent : la cuisine de Golda. Qu’est-ce que cela signifie ? La cuisine de Golda peut a priori avoir une l’image sympathique d’un mode de gouvernance non protocolaire où un le gouvernement est dirigée par une bonne grand-mère servant des gâteaux à ses collègues lors du conseil des ministres. En réalité, il s’agit d’une manière non-démocratique de concevoir l’exercice du pouvoir : avant chaque conseil des ministres, Golda Meir organise des réunions informelles, non pas dans sa cuisine, mais à son cabinet avec trois ou quatre collaborateurs qui prennent toutes les décisions qui seront ensuite validées en conseil des ministres. Si la Commission d’enquête sur les défaillances de la Guerre de Kippour (Commission Agranat) l’a épargnée sur sa manière de conduire la guerre, elle a en revanche reproché sévèrement son mode d’exercice du pouvoir non démocratique, ce que la commission a désigné comme « la cuisine de Golda ».

    Comment expliquez-vous son mépris des Arabes ? Bien qu’elle soit intelligente, elle n’a suivi que des courtes études pour devenir institutrice. Et contrairement aux autres dirigeants sionistes des premières alya, elle n’est pas une au cursus universitaire. Je pense que son mépris du peuple palestinien et sa négation de la conscience nationale palestinienne découlent d’une étroitesse d’esprit et d’un manque cruel de curiosité intellectuelle. Cela la rend complètement imperméable à la culture de l’Autre, notamment celle des Arabes. Cette lacune a coûté cher à Israël lorsqu’elle Golda Meir dirige le gouvernement entre 1969 et 1974. Pendant cette période, les colonies en Cisjordanie commencent à se développer. Elle a laissé faire les colons car elle est favorable au grand Israël. Sur la question territoriale, elle a toujours partagé les positions irrédentistes de la droite nationaliste. Déjà en 1947, elle s’était montrée hostile à tout projet de partition.

    On découvre une chose étonnante chez Golda Meir : son attachement au yiddish. Comment expliquez-vous cette particularité dans un pays où le dogme sioniste a banni cette langue ? Elle a gardé l’espoir que le yiddish, langue des ghettos et des masses juives d’Europe orientale devienne la langue officielle de l’Etat d’Israël ! Golda Meir a même avoué un jour ne s’être jamais exprimée aussi aisément en hébreu qu’en yiddish, la langue de son enfance et de son cœur. Une faiblesse que lui ont souvent reprochée ses adversaires politiques insinuant que son vocabulaire hébraïque se limitait tout au plus à cinq cents mots… alors qu’elle n’en usait en réalité que de trois cents ! 


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Myriam Zaiontz - 9/06/2019 - 21:24

      Interview extrêmement intéressante.